La « Persona » (27/02/2021)

Dans mes parcours, les travaux en session s'appuient sur un récit qui propose un bouquet de caractères et de situations. Les "notes exploratoires" (cf. mon Prologue) sont en rapport avec les épisodes du récit et la problématique du personnage placé sous le projecteur. Dans leurs différences, les personnages renvoient à des registres de personnalité qui sont en nous à des degrés variables. Les notes exploratoires proposent de les éclairer afin d'en comprendre les mécanismes éventuellement bloquants quand ils sont stimulés par certaines situations. Chaque personnage du récit est une sorte de médiateur vers nous-même. 


A l’époque romaine, le mot persona désignait le masque porté par les acteurs afin de représenter les personnages qu’ils jouaient. Carl Gustav Jung a utilisé ce terme pour distinguer la part de nous-même qui organise notre rapport à la société. La persona se construit donc dans notre rapport à l’autre. On peut dire qu’elle est la face éclairée et visible de notre être socialisé. Elle est le produit d’un processus indispensable. Cependant Jung dit aussi : « La persona est ce que quelqu’un n’est pas en réalité, mais ce que lui-même et les autres pensent qu’il est ». Il y a un danger - auquel nous succombons tous à des degrés divers - à nous croire en quelque sorte entièrement ou largement contenus dans notre persona. Nous pouvons alors nous mettre à son service exclusif et, dans une forme de servitude volontaire, abandonner notre identité profonde. Or, nous sommes toujours bien plus que notre persona.


Lorsque Giovanni di Pietro Bernardone* refuse de se soumettre à l’autorité de son père et, en plein tribunal, enlève tous ses vêtements, jusqu’à être nu, pour les lui rendre, il accomplit un geste hautement symbolique: il se dépouille de la persona que son père veut lui imposer afin de retrouver son authenticité et de suivre la voix de son coeur. De tout temps, des individus, plus ou moins compris et acceptés de leurs contemporains, ont choisi de changer radicalement de vie. Notre époque a donné un nom anglais à ces bifurcations: careershift. Un ou une careershifter est quelqu’un qui change carrément d’orbite professionnelle pour mieux répondre à un désir issu de son identité profonde, à une nouvelle aspiration issue d’une prise de conscience.

Un évènement extérieur peut fournir l’opportunité de cette bifurcation. Par exemple, à la suite de la crise des subprimes, la société qui emploie Sébastien Wittevert, informaticien en finance de marché, fait faillite . Il se retrouve licencié et découvre après un travail sur lui-même que, ce qui l’attire, c’est l’agriculture biologique**.

Sans être forcément radical ou spectaculaire, le careershift peut nous rapprocher de nos désirs profonds, à condition de les discerner et de surmonter les résistances et les suggestions de notre persona.

La série de jeux Shin Megami Tensei a pour thème central ce «masque» que porte chaque individu en société. Les troisième et quatrième épisodes développent beaucoup cet aspect, en plongeant le joueur au cœur de la vie lycéenne. Ils lui offrent ainsi la possibilité d’analyser et de mieux comprendre comment fonctionnent ces «persona» que chaque sujet se crée.

Tout cela rappelle que la vie est une aventure qui peut comporter - et comporte souvent - plusieurs épisodes, et que tous peuvent être à la fois différents - voire contradictoires -, passionnants et accomplissants. Il convient de considérer qu’il n’y a pas faute: chaque épisode nouveau n’apparaît que parce qu’il a été précédé du processus nécessaire à son apparition.


* Qui deviendra saint François d’Assise (1181-1226). 

** https://lhebdo17.fr/linvite-de-lhebdo-sebastien-wittevert/ 

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